14.11.2009
Fragments de H. H.-D. (IX)

J'ai compris pourquoi Schrödinger était si souvent absent de la Division.
En temps normal il arrive tôt le matin (la lumière de son bureau est déjà allumée lorsque je prends mon service, à 8 heures 30) et en repart parmi les derniers. Lorsqu'il doit se rendre à l'extérieur, il est bien rare qu'il ne refasse pas un saut au bureau dans la soirée. Mais depuis son retour, fin juillet, les choses on changé. Sa présence à la Division est devenue beaucoup plus aléatoire. A la plupart des conférences de travail il se fait représenter par un adjoint et j'ai peu souvent l'occasion de le croiser dans les couloirs.
Pour ma part je suis absorbé par un travail de recensement des modes de restauration des monuments funéraires d'intérêt historique en Bretagne que m'a confié le superviseur Larcher.
Or, j'ai reçu jeudi, de Schrödinger, le courrier électronique suivant:

Le lieu du rendez-vous était situé en proche banlieue, au Sud-Ouest de Paris, près de la Seine. Un peu avant 21 heures je me fis déposer par un taxi à distance raisonnable de l'adresse indiquée et terminai le trajet à pied. Je faillis rater l'endroit car celui-ci n'était pas visible de la rue et pour y accéder il fallait franchir un porche, traverser une cour pavée et longer une allée de terre battue. Enfin, à l'heure dite j'arrivai devant la façade en demi-cercle d'une villa en moellons qui me semblait dater du 18ème ou du 19ème siècle. Le bâtiment, quoiqu'un peu vétuste, ne manquait pas d'une certaine allure. Il détonait au milieu de ce quartier qui m'avait semblé abriter essentiellement des fabriques et des logements ouvriers. Je remarquai, à côté de la porte d'entrée, une plaque portant l'inscription "Société de l'Automne".
A mon coup de sonnette la silhouette de Schrödinger s'encadra derrière la porte vitrée.
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03.09.2009
Fragments de H. H.-D. (VIII)
Pour être franc, je dois avouer que je suis plutôt désorienté. J'avais pris, il y a quelque temps, la décision de poster mes notes sur un ETP*. Pour ce faire, j'utilisai mon computeur domestique, un modèle tout ce qu'il y a de banal, quoique un peu obsolète, en ayant recours à un service de télé-courrier des plus répandus. Or, j'ai désormais quelques raisons de croire que cette publication échappe à mon contrôle. Outre l'endroit où je les destine, il semble que tout ou partie de mes notes parvienne quelque part, mais je suis incapable d'expliquer de quelle manière et, aussi absurde que cela puisse paraître, j'ignore aussi où et quand cela se produit. La comparaison qui me vient à l'esprit est avec le jeu de la bataille navale où, derrière l’écran, vous cherchez à vous faire une idée de la configuration des lieux à partir des indices fournis par les réactions de l’autre joueur à vos propres initiatives. Sauf que là ce n’est pas seulement une disposition spatiale qu’il faut se représenter. Imaginez cette même métaphore appliquée à d’autres dimensions de l’existence, à commencer par le temps.
Il m'arrive aussi de recevoir de surprenants courriers, tels que celui-ci.

* ETP: Espace de télé-publication
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30.07.2009
Fragments de H. H.-D. (VII)
Hier Schrödinger a fait sa réapparition à la Division, mais dans quel état ! On dirait qu'il a pris dix ans en trois mois. Le superviseur est un homme d'une cinquantaine d'années à l'allure plutôt athlétique, mais maintenant ses traits se sont creusés, ses cheveux sont devenus gris et clairsemés. Naturellement ce changement n'a échappé à personne et la Division bruisse de rumeurs à propos de son état de santé. Mon collègue Berthier affirme tenir de bonne source qu'en fait de congrès Schrödinger rentre d'un séjour à l'hôpital. Marie Di Luca se dit persuadée qu'il a contracté un virus à l'étranger. Personnellement ces conjectures me laissent un peu sceptique. Si, incontestablement, le superviseur semble avoir vieilli de façon inexplicable, son teint et son allure ne sont toutefois pas ceux d'une personne malade.
Réunion non prévue l'après-midi avec des représentants de la Division de la conservation : à l'ordre du jour d'obscures questions d'harmonisation des normes d'archivage. Schrödinger était présent, il est resté muet. J'avais, évidemment, une furieuse envie de lui demander des éclaircissements à propos de Bioy Casarès, Blanqui et tout le reste. J'ai donc tenté de l'aborder à la sortie, le regard qu’il m’a adressé m'en a dissuadé. Dans la soirée, j’ai reçu à mon domicile un courrier électronique de lui m’informant qu’il reprendrait contact avec moi prochainement.
H. H.-D.
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Ci-joint une photographie sur laquelle figure Schrödinger, parue dans le quotidien La République il y a un peu plus de deux ans, à l’occasion de la prise de fonctions du commissaire d’Etat Castel.
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01.05.2009
Fragments de H. H.-D. (VI)
J'ai reçu des nouvelles de Schrödinger. Le concierge m'a remis hier soir un colis contenant un petit livre d'aspect fatigué à couverture toilée verte, écrit en espagnol. Il s'intitule La trama celeste et le nom de son auteur - Adolfo Bioy Casarès - m'est inconnu. La page de garde indique que l'ouvrage a été édité en 1948 à Buenos Aires par la maison Sur.
Entre les pages, une feuille de papier pliée en deux à en-tête du superviseur, avec ces quelques mots : « Lisez la nouvelle numéro quatre. »
La nouvelle en question, qui court sur une quarantaine de pages, est celle qui a donné son titre au recueil; elle porte comme sous-titre Las aventuras del capitàn Morris. N’étant pas familier de la langue espagnole, je m’armai d’un dictionnaire et me branchai à un service d’A.E.T*. Au petit matin j’étais parvenu à une traduction à peu près intelligible du texte. Celui-ci raconte l’histoire d’un pilote d'essai argentin qui doit expérimenter un nouvel avion secret. Il subit un accident à l'atterrissage et se réveille détenu dans un hôpital militaire. Interrogé par l'armée, celle-ci le prend pour un espion Urugayen. Il fait appel à ses amis mais personne ne le reconnaît. Il se trouve dans l’impossibilité d’expliquer la situation, mais finalement le narrateur, un ami à lui, découvre la vérité : il a voyagé dans un univers parallèle, ressemblant beaucoup au nôtre mais cependant différent par quelques détails, où les êtres, les lieux, les nations existent ou disparaissent de façon incompréhensible.
Le récit est parsemé de références à Blanqui, en particulier à un « poème en prose » intitulé L’Eternité par les astres qu'il aurait rédigé en prison. Quelqu’un – Schrödinger probablement – a souligné et annoté certains passages tels que celui-ci, qui serait extrait de L’Eternité par les astres :
« Il y aura des mondes infinis identiques, des mondes infinis légèrement variés, des mondes infinis différents. Ce que j'écris maintenant dans ce cachot du fort du Taureau, je l'ai écrit et je l'écrirai durant l'éternité, sur une table, dans un papier, dans un cachot, entièrement semblables. Dans des mondes infinis ma situation sera la même, mais peut-être que la cause de ma réclusion perdra graduellement sa noblesse, jusqu'à être sordide, et peut-être que mes lignes auront, dans d'autres mondes, la supériorité indéniable d'un adjectif heureux. »
H. H.-D.
* Aide électronique à la traduction.
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05.04.2009
Fragments de H. H.-D. (V)
Je me suis rendu samedi au Musée de la République pour y visiter la salle Blanqui où, je l'avoue, je n'avais pas mis les pieds depuis une bonne vingtaine d'années. Non loin des sempiternels maillots à l'effigie du "père", j'ai pu y contempler une des rares représentations de la maison de Villers-Sainte-Marie (le bâtiment fut rasé peu de temps après l'incendie), une petite huile sur toile de 40 centimètres sur 30.
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23.03.2009
Fragments de H. H.-D. (IV)
J'ai déniché chez un bouquiniste de la rue Beurrière un exemplaire du supplément illustré de l'Eclaireur Social daté du 22 messidor 83 (c'est à dire du 11 juillet 1875 dans le calendrier grégorien) relatant la mort de Blanqui. Il ressort des différents articles consacrés au sujet que le lendemain de son élection par le Conseil de la République, Blanqui se retira dans sa maison de Villers-Sainte-Marie en compagnie de son secrétaire Charles-Albert Servian pour y préparer sa prise de fonctions officielle, prévue pour le lundi 12 juillet (23 messidor). Il y reçut en fin de semaine la visite de ses amis Ernest Granger et Emile Eudes puis, le 5 juillet (16 messidor), celle de Charles-Ferdinand Gambon, président du Cercle Ledru-Rollin dont on disait qu'il pourrait être pressenti pour diriger le Commissariat général de la République.
Certains témoins font état de la venue du docteur Wavreille, de Crépy-en-Valois, le 7 au soir, mais ce dernier n'aurait, semble-t-il, pas confirmé ces dires. Des proches du président laissent toutefois entendre que celui-ci aurait été sujet à des vertiges ténébreux durant les jours précédant son élection, ce qui tendrait à accréditer ces témoignages.
Le jeudi, aux environs de cinq heures du matin, le voisinage fut alerté par une immense lueur au-dessus de l'entrée du hameau de Villers. Lorsque la brigade de sapeurs-pompiers arriva sur les lieux la plus grande partie de la demeure était la proie des flammes. Après que l'incendie fut maîtrisé on découvrit dans les décombres des restes humains qui ne purent être identifiés avec une totale certitude, mais l'enquête conclut qu'il s'agissait, selon toute probabilité, de Blanqui et de son secrétaire.
H. H.-D.
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17.03.2009
Fragments de H. H.-D. (III)
"Louis-Auguste Blanqui, né le 8 février 1805 à Puget-Théniers (Alpes-Maritimes) et décédé le 8 juillet 1875 à Villers-Sainte-Marie (Oise), était un théoricien socialiste et une figure majeure de l'histoire politique française. Il s’est battu pour le suffrage universel, pour l'égalité homme/femme, la suppression du travail des enfants etc. Sa théorie du socialisme était centrée sur l'idée d'État populaire, qui serait mis en place grâce à une révolution. Dans le domaine économique, il était partisan d'une intervention de l'État pour régler la répartition des moyens de production, les relations entre les producteurs et la distribution des richesses. Il passa la plus grande partie de son existence en prison avant de voir ses idées triompher. Il est considéré comme le "père" de la République Sociale.
Jeune étudiant en droit, il adhèra à la Charbonnerie, société révolutionnaire secrète, combatit le régime de Charles X et participa, les armes à la main, à la révolution de juillet 1830. Sous Louis-Philippe il fut condamné en 1832, lors du procès des «quinze», puis de nouveau arrêté en 1836 comme dirigeant de la Société des familles et condamné à deux ans de prison pour fabrication d'explosifs. Amnistié en 1837, il milita dans la Société des saisons, et prépara l'insurrection du 12 mai 1839 à Paris, qui échoua. Arrêté en octobre, il fut condamné à mort en janvier 1840, puis vit sa peine est commuée en réclusion à vie. Il fut interné au Mont-Saint-Michel puis à la prison et à l'hôpital de Tours et gracié en 1844.
Il prit part au renversement du régime de Louis-Philippe en 1848. Accusé de complicité dans le soulèvement manqué contre l'Assemblée, en mai 1848, il fut de nouveau condamné à dix ans de prison. En 1865, il s'évada et se réfugia en Belgique. Rentré d'exil, il organisa une nouvelle révolte en août 1870, mais la chute du Second Empire de Napoléon III eut lieu le 4 septembre 1870, au cours de la guerre franco-allemande. Il fonda le journal La Patrie en danger pour soutenir la résistance de Gambetta puis participa, contre le gouvernement de la Défense nationale, à l'insurrection du 31 octobre 1870 pendant laquelle il tenta de s'emparer de l'Hôtel de ville. Thiers le fit arrêter à la veille de la Commune, dans laquelle ses partisans joueront un rôle important. Il s'évada de la prison de Cahors le 15 mai 1871 et organisa l'insurrection de Toulouse en soutien à la Commune de Paris.
Après la fin de la guerre franco-allemande et la réunification du territoire il fut élu, le 27 juin 1875, premier Président de la République Sociale. Mais avant même de prendre officiellement ses fonctions, il disparut le 8 juillet dans l'incendie inexpliqué de sa maison de Villers-Sainte-Marie."
(Article Blanqui du Dictionnaire encyclopédique Faubert & Valois)
Ma curiosité avait été piquée par la question de Schrödinger et, aussitôt rentré chez moi, je m'étais rué sur une encyclopédie. Rien dans l'article consacré à Blanqui n'avait particulièrement attiré mon attention; rien non plus dans l'actualité ne faisait référence au "père de la République sociale" et nous n'étions même pas en période de commémoration. Le sens des paroles du superviseur m'échappait.
H. H.-D.
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09.03.2009
Fragments de H. H.-D. (II)
Les choses ont commencé il y a deux mois lorsque je fus convoqué dans le bureau du superviseur Schrödinger. Il n'est pas fréquent qu'un agent de compilation soit appelé personnellement chez un superviseur. Pour ma part cela ne m'était encore jamais arrivé, les seuls échanges verbaux que j'avais avec Schrödinger se limitaient au cadre des conférences de travail hebdomadaires du jeudi.
"Vous avez travaillé sans compter votre temps sur le dossier d'Aulnoye, me déclara-t-il, aussi je pense que vous allez apprécier cette surprise." Il ouvrit un tiroir de son bureau et en sortit une boîte en carton qu'il me tendit. A l'intérieur, un volume in-12, demi-basane marron foncé dont j'avais vu la photographie à maintes reprises. Je le parcourus avec précaution: c'était le deuxième tome des oeuvres complètes de Geneviève d'Aulnoye, dans l'édition Foucquart de 1787. Il me regardait, l'oeil amusé derrière ses grosses lunettes d'écaille, visiblement ravi de son petit effet. "Un bibliophile ferait peut-être la fine bouche, fit-il, puisque nous n'avons malheureusement là qu'un tome sur les cinq répertoriés. D'un autre côté, vous avez entre les mains l'unique exemplaire subsistant, à notre connaissance, des oeuvres de cette chère poétesse." Il ne m'expliqua pas comment comment il était entré en possession du livre, se bornant à me déclarer que la procédure à ce sujet n'était pas close.

Comme je me levais pour prendre congé, il me lança: "Que savez-vous de la mort du président Blanqui?
- Ma foi, ce qu'on nous en apprend à l'école, répondis-je, un peu déconcerté. Il est décédé dans l'incendie de sa maison, quelques jours après son élection à la présidence de la République Sociale. C'était en 1875 si je ne m'abuse.
- Bien, bien..."
H. H.-D.
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20.02.2009
Fragments de H. H.-D.
... et quoi qu'il en soit j'estime désormais de mon devoir de tenter de consigner du mieux que je pourrai les évènements auxquels je me trouve mêlé ou dont je suis le témoin depuis ma prise de fonctions au sein de la Division. Je le fais sans illusion mais non sans appréhension. En premier lieu, je ne suis pas convaincu que ceux qui auront l'occasion de parcourir ces notes saisiront l'urgence que je ressens à faire connaître à l'extérieur ce qui se passe ici. Je vais le dire autrement: il est possible que ce qui m'apparaît lourdement signifiant ne revête aucun sens pour un lecteur extérieur; que ce qui m'alarme, là où je suis, lui semble totalement anodin. En fait je ne me représente que de façon approximative ce qu'est la réalité à l'extérieur - ou plutôt dans les extérieurs - et en quoi elle diffère de la réalité d'ici. J'emploie les termes ici et à l'extérieur par commodité, bien que je les sache impropres à rendre compte du rapport entre ma propre expérience sensible et celle des personnes auxquelles j'essaie de m'adresser. Quant au mot réalité...
Bref. Je m'appelle Henri Heinz-Daumal -depuis aussi longtemps qu'il m'en souvient- et je suis employé en qualité d'agent de compilation à la Division des Observations. Quoique subalterne mon emploi n'est cependant pas dépourvu d'intérêt. Ainsi, je ne suis pas peu fier du travail de synthèse que j'ai effectué à partir de l'enquête de dix-huit mois menée sur la soudaine disparition de l'ensemble des oeuvres de la poètesse picarde Geneviève d'Aulnoye des rayons de la Bibliothèque Nationale des Rimes et Inscriptions.
Je pourrais également citer l'étude statistico-qualitative de la Direction des Populations concernant l'influence croissante des doctrines jézidéennes (ou yezidies) au sein de l'immigration d'origine mésopotamienne et anatolienne, qui eut le retentissement que l'on sait.
H. H.-D.
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