04.11.2009

Le pouvoir ne se partage pas

PalaisElysée1900.jpg« Justement, on me reprochait de ne pas faire rêver ; je m'y refusais, par principe. Je ne crois pas que tout soit possible, je doute que tout soit affaire de volonté, je déteste l'apologie de la décision politique défiant la raison. C'est pur mensonge : comment les Français auraient-ils pu croire que la justice serait atteinte sans que le progrès fût assuré, en refusant la réforme, en ignorant les réalités du monde ? Je ne pouvais l'imaginer ; je voulais, au sens propre, les désenchanter. J'étais obsédé du désir de ne pas mentir pour me faire élire, je redoutais de tromper. Sans doute commis-je l'erreur de ne pas fournir l'effort nécessaire pour être mieux compris. Une élection, ce n'est pas seulement un dialogue des esprits, c'est aussi gagner les cœurs.

Je ne voulais pas conquérir le pouvoir à n'importe quel prix. Je n'étais nullement disposé à parler de moi à tort et à travers ; ce qui m'importait, c'était d'exposer aux Français l'avenir que je souhaitais pour notre pays, les moyens de parvenir à mes fins ; quant à ma capacité à comprendre leurs aspirations et à tout mettre en œuvre pour accomplir mes promesses, il me semblait que mon action passée en témoignait. La « communication », telle qu'elle est ordinairement entendue, est un exercice peu flatteur pour le jugement de ceux auxquels on s'adresse ; elle consiste à faire son propre éloge à n'importe quel prix. Je déteste l'exhibitionnisme : parler de soi, c'est donner prise aux autres. Je refusais d'être, parce que candidat, devenu comme un bien collectif sans cesse soumis au regard public.

Par la suite, les pratiques se sont encore dégradées : il est d'usage d'exposer ses joies et ses peines passées et présentes, de détailler les replis de sa sensibilité, d'en appeler aux sentiments au détriment de toute pudeur. Rien n'est épargné pour tenter de plaire, se déclarer proche de tous. Ceux qui se laissent aller à ce jeu ne témoignent guère d'égards au peuple auquel ils s'adressent, mais plutôt de leur complaisance envers leur propre personne. Si de Gaulle, tellement cité, parlait de « la rencontre d'un homme et d'un peuple », il se bornait à exposer l'ambition qu'il nourrissait pour celui-ci, à lui demander sa confiance, sans estimer utile de mettre à nu les arcanes de son âme et de son caractère. »

 

Edouard Balladur - Le pouvoir ne se partage pas : Conversations avec François Mitterrand – Fayard 2009 (p. 414).


Certains hommes politiques gagnent à être redécouverts une fois qu'ils sont (en général contre leur gré) déchargés de l'exercice du pouvoir. Je m'étais fait cette réflexion il y a quelques temps en regardant Michel Rocard à la télévision. C'est aussi, il me semble, le cas d'Édouard Balladur. Le verbe posé, le ton quelque peu compassé, l'usage d'une langue parfaitement maîtrisée, bref, tout ce qui agaçait lorsqu'il menait à la tête de son gouvernement une politique socialement régressive, tend aujourd'hui à donner à l'auditeur un sentiment de confort qui prédispose à une écoute plutôt bienveillante.

La lecture de ses souvenirs de Matignon laisse le même sentiment. Balladur parle comme on écrit et il écrit comme il parle. L'amertume transparaît lorsqu'il évoque les coups-bas portés, selon lui, par Chirac et ses amis, mais la force du propos est dans sa retenue. Balladur n'est pas un sentimental.
Ses rapports avec Mitterrand sont placés d'emblée sous le signe d'une conflictualité bien élevée. Le Président, qui entend séduire tous ceux qui le côtoient et qui de surcroît se délecte des bisbilles internes au parti majoritaire, fait assaut d'amabilités; l'autre, tout en circonspecte courtoisie, n'est pas dupe et le fait sentir. Comme l'indique le titre du livre, chacun de ces deux hommes que tout oppose politiquement et personnellement n'aura de cesse de veiller à ce que l'autre n'empiète pas sur ses prérogatives. Ce qui ne les empêche pas de collaborer sur les grands enjeux internationaux.

Tout cela n'est pas dénué d'humour. Plutôt vachard à l'égard de Mitterrand, après la défaite au premier tour de la présidentielle:
"(...) vous avez eu une malchance extraordinaire avec vos deux semaines noires du mois de février qui vous ont coûté votre élection. Je me suis bien trompé; j'ai dit à tous les chefs d'Etat qui me le demandaient: "C'est Balladur qui sera élu."
- J'en suis vraiment navré pour vous, et accessoirement pour moi."
Carrément féroce pour Chirac, lorsqu'il narre leur rencontre entre les deux tours:
"Que dirons-nous? me demanda-t-il.
- Commençons par dire que nous nous sommes rencontrés.
- En effet."
Il écrivit, puis:
"Qu'ajoutons-nous?
- Nous pourrions dire que nous avons évoqué les problèmes du pays.
- Bon, très bien."
Il écrivit à nouveau, puis:
"Ne croyez-vous pas que vous pourriez me confirmer votre soutien?
- Ne croyez-vous pas que vous pourriez commencer par m'en remercier, puisque je l'ai déjà fait?
- Ah oui, bien entendu."

Le second, s'il appartient à sa famille politique, n'est visiblement pas du même monde. Mitterrand, lui, comme l'hôte de Matignon, est de la caste des hommes d'État. C'est toute la différence.
Une fois le livre refermé une dernière question vient à l'esprit: qu'est-ce qui, hormis l'appartenance de classe, a bien pu rapprocher Balladur et Sarkozy dont les personnalités sont aux antipodes l'une de l'autre et dont le premier loue la fidélité indéfectible durant toute la période évoquée?

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Commentaires

Je devrais lire le livre, c'est acrobatique de faire un commentaire sur un extrait (aussi court quand on voit la taille du bouquin) mais tant pis je ne résiste pas, je n'ai aucune sympathie pour Balladur, ce n'est pas pour moi "le pire" des penseurs de droite mais c'en est un, et cela ne s'oublie pas : franchement, comment soutenir que l'on ne veut pas parler de soi et faire tout un bouquin sur la justification de ses choix, étaler son caractère et ses goûts (si je me rappelle les autres extraits que tu m'en as fais). Ce n'est pas qu'il s'étale qui me gène, c'est le propre de ces récits autobiographiques, c'est plutôt le rôle du pudique incompris qui ne lui va pas du tout, ou alors, on peut dire qu'il se rattrape sur le tard... Pudique, non, maladroit, c'est sûr, et vouloir en faire une qualité c'est un peu fort de café!
Et puis c'est plutôt la version de Mitterand sur les mêmes faits qui m'interesserait c'était quand même une autre pointure pour moi, mais ça ne t'étonne pas vraiment?

Ecrit par : annette | 04.11.2009

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