28.05.2009
Hivernage
"Un faisceau de phares surgit à nouveau dans le lointain. Il buta contre un talus, retrouva toute son expansion, disparut plus loin avant de rejaillir. Puis tout redevint ténèbres. Durant de longues secondes, j'entendis un moteur faiblir en direction de Saint-Amand. L'auto allait traverser le bourg endormi et tout bruit s'estomperait. Qui pouvait bien la conduire? Quelle urgence poussait son chauffeur à sortir par un soir pareil? Un médecin rentrait-il de sa tournée? Un homme allait-il rejoindre sa maîtresse? Une mère allait-elle consoler son fils ? Ou s'agissait-il d'un voyageur de commerce, seul, à l'écoute de radios lointaines et à la recherche de la grand-route?
Pour moi, c'en était fini de l'illusion: Anouck ne viendrait pas. Les dernières minutes de cette étrange journée s'écouleraient sans événement. Ce que je ressentais, à cet instant précis, était comparable à l'effet de trois ou quatre scotches. Une joie sauvage s'était emparée de moi. Rien ne pouvait caractériser cette journée, vouée à finir dans les remblais de la mémoire. Rien ne la sauverait ; mais de minute en minute, ma joie me rappelait que le monde n'avait fait, aujourd'hui, que m'effleurer. Les fragrances du soir, l'ennui dispensé par le sentiment d'abandon se cristallisaient dans les minutes précédant minuit. J'en étais sûr, cette journée resterait longtemps présente à mon esprit. Je comprenais à certains signes qu'elle allait s'installer à demeure et resplendir d'un éclat rare. Une fougue enfantine et brouillonne s'emparait de moi ; à des années de distance, une cloche sonnait de nouveau à mes oreilles pour annoncer les grandes vacances. Je m'étais affranchi du monde. J'avais atteint un des vestibules du néant et cette journée, il n'y avait plus de doute, resterait la plus forte de ma vie. Au loin, des coups mats retentirent dans une brume de neige. J'ouvris la fenêtre pour mieux les écouter, pour les compter jusqu'au douzième. Les cloches de Saint-Amand! Le froid s'engouffra dans la pièce et je ne sais pourquoi, il me rappela que dans des mondes lointains, au même moment, des armes crépitaient. Des bombardiers bourdonnaient. Alors, très doucement, avec la voix de celui qui a un secret à transmettre, je me répétai, comme une psalmodie : Tu reviendras à Hivernage... Tu reviendras toujours à Hivernage."
Eric Faye, « Hivernage », in Je suis le gardien du phare, et autres récits fantastiques
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13.05.2009
A propos de désordre...
C'est aussi le nom d'un site littéraire, culturel, graphique, etc. absolument époustouflant dans lequel on hésite d'abord un peu à pénètrer, tout intimidé et désorienté qu'on est. Moi je m'y rends par petites sessions, tout content de me dire que je n'en aurai jamais fait le tour.
A fréquenter absolument!
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12.05.2009
Lire
"Le fait que vous lisiez tel genre de littérature aux cabinets et tel autre ailleurs devrait être lourd de sens pour le psychiatre. Le fait même que vous lisiez ou que vous ne lisiez pas aux cabinets devrait être lourd de sens pour lui. On ne parle malheureusement pas assez de tels problèmes. On estime que ce que chacun fait aux cabinets ne regarde que lui. Il n'en est rien. Cela concerne l'univers tout entier."
Henry Miller: Lire aux cabinets (1952). Trad. Jean Rosenthal. Éditions Allia.
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11.05.2009
Bruxelles
A. et moi avons programmé un prochain voyage à Bruxelles. En attendant, souvenir d'un séjour précédent: la Maison Autrique, édifice Art Nouveau réalisé par Victor Horta dans le quartier de Schaerbeeck. Elle a fait l’objet d’une restauration achevée en 2004. Depuis, elle est ouverte au public, scénographiée de la cave au grenier par François Schuiten et Benoît Peeters.
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01.05.2009
Fragments de H. H.-D. (VI)
J'ai reçu des nouvelles de Schrödinger. Le concierge m'a remis hier soir un colis contenant un petit livre d'aspect fatigué à couverture toilée verte, écrit en espagnol. Il s'intitule La trama celeste et le nom de son auteur - Adolfo Bioy Casarès - m'est inconnu. La page de garde indique que l'ouvrage a été édité en 1948 à Buenos Aires par la maison Sur.
Entre les pages, une feuille de papier pliée en deux à en-tête du superviseur, avec ces quelques mots : « Lisez la nouvelle numéro quatre. »
La nouvelle en question, qui court sur une quarantaine de pages, est celle qui a donné son titre au recueil; elle porte comme sous-titre Las aventuras del capitàn Morris. N’étant pas familier de la langue espagnole, je m’armai d’un dictionnaire et me branchai à un service d’A.E.T*. Au petit matin j’étais parvenu à une traduction à peu près intelligible du texte. Celui-ci raconte l’histoire d’un pilote d'essai argentin qui doit expérimenter un nouvel avion secret. Il subit un accident à l'atterrissage et se réveille détenu dans un hôpital militaire. Interrogé par l'armée, celle-ci le prend pour un espion Urugayen. Il fait appel à ses amis mais personne ne le reconnaît. Il se trouve dans l’impossibilité d’expliquer la situation, mais finalement le narrateur, un ami à lui, découvre la vérité : il a voyagé dans un univers parallèle, ressemblant beaucoup au nôtre mais cependant différent par quelques détails, où les êtres, les lieux, les nations existent ou disparaissent de façon incompréhensible.
Le récit est parsemé de références à Blanqui, en particulier à un « poème en prose » intitulé L’Eternité par les astres qu'il aurait rédigé en prison. Quelqu’un – Schrödinger probablement – a souligné et annoté certains passages tels que celui-ci, qui serait extrait de L’Eternité par les astres :
« Il y aura des mondes infinis identiques, des mondes infinis légèrement variés, des mondes infinis différents. Ce que j'écris maintenant dans ce cachot du fort du Taureau, je l'ai écrit et je l'écrirai durant l'éternité, sur une table, dans un papier, dans un cachot, entièrement semblables. Dans des mondes infinis ma situation sera la même, mais peut-être que la cause de ma réclusion perdra graduellement sa noblesse, jusqu'à être sordide, et peut-être que mes lignes auront, dans d'autres mondes, la supériorité indéniable d'un adjectif heureux. »
H. H.-D.
* Aide électronique à la traduction.
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